Le bilinguisme des bébés

Pourquoi les enfants sont-ils meilleurs en langues que nous ?

Parmi les familles que nous avons interrogées pour ce dossier, certains enfants baignent dans un environnement linguistique de deux, trois langues à la maison ! Pour mieux comprendre comment ce multilinguisme se met en place, la docteure en neurosciences, Nawal Abboub, nous explique pourquoi les tout-petits sont si à l’aise avec les langues, expériences scientifiques à l’appui !

Qu’est-ce que le bilinguisme ?

Nawal Abboub : C’est l’acquisition et la maîtrise de deux langues. On distingue un bilinguisme précoce, acquis lors des premières années de vie, d’un bilinguisme tardif, quand on apprend une langue à l’école ou à l’âge adulte. On croit souvent que l’acquisition d’une langue se limite à l’apprentissage des mots. Mais c’est aussi du rythme, une mélodie, des accentuations, des structures de phrases, des concepts et toute une culture à acquérir…


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En quoi ces deux bilinguismes sont-ils différents ?

N. A. : Leur acquisition ne se met pas en place de la même manière. Les bilingues précoces intègrent très tôt un grand nombre d’informations mélodiques, linguistiques et sociales dans leurs langues maternelles. Ils « automatisent » sans trop d’efforts. Ainsi, ils créent un seul circuit cognitif pour traiter efficacement ces informations. Ce n’est pas le cas chez les bilingues tardifs, qui ont besoin de faire appel à des réseaux cérébraux supplémentaires, situés dans leurs aires frontales.

Pourquoi ?

N. A. : Notre cerveau n’a pas les mêmes propriétés biologiques et la même expérience à 6 mois qu’à 15 ans. À 6 mois, le cerveau est peu « spécialisé » et ses circuits sont malléables. À 15 ans, il est déjà doté d’un système efficace pour analyser et produire les sons de sa langue maternelle. Le cerveau ne peut donc pas apprendre exactement de la même manière.

Comment l’avez-vous observé ?

Le bilinguisme des bébésN.A. : Nous avons mené une expérience sur deux groupes de nouveau-nés. In utero, certains avaient été en contact sonore avec une seule langue et d’autres avec deux langues. Grâce à des capteurs posés sur leur tête, nous avons enregistré leur activité cérébrale quand ils écoutaient des mélodies qui ressemblaient à leurs langues. L’imagerie cérébrale nous a montré que leur cerveau ne s’activait que quand les sons correspondaient à ces langues déjà entendues. Nous avons également constaté que les bébés « bilingues » sollicitaient le même circuit cognitif lorsque les sons ressemblaient à l’une ou à l’autre de leurs langues. Ces résultats prouvent que les nouveau-nés activent, dès la naissance, des réseaux langagiers et qu’ils automatisent déjà la mélodie des langues entendues in utero.

Comment un bébé devient-il bilingue ?

N. A. : Il faut qu’il soit exposé aux deux langues quotidiennement. Ainsi, son cerveau activera les réseaux langagiers évoqués précédemment. Les neuroscientifiques ont identifié des périodes « sensibles » dans l’acquisition des langues. À partir de 4-5 ans, ces capacités diminuent. À cet âge, le cerveau est déjà plus « expert » dans une langue qu’à 1, 2 ou 3 ans. Entre 7 et 10 ans, on observe de réelles différences de vitesse d’apprentissage. Quand on apprend quelque chose, adulte ou enfant, cela entraîne des modifications cérébrales : des synapses se créent, se renforcent, les réseaux se « durcissent » pour stabiliser ces apprentissages. Plus on apprend tard une langue, plus ces réseaux sont difficiles à manier. Mais cela ne veut pas dire impossible !


Moins bavards, les bilingues ?

L’une des craintes des parents binationaux est que leur enfant parle plus tard que les autres et possède, à terme, moins de vocabulaire. Pour Nawal Abboub, c’est plutôt le faible nombre d’interactions langagières avec l’enfant et la qualité de son environnement langagier qui créent éventuellement un retard. Ces interactions peuvent être apportées par une multitude d’acteurs : la fratrie, les personnes qui gardent l’enfant, les amis, etc. « D’une langue à une autre, certains mots n’existent pas. Donc, les personnes bilingues ont finalement plus de concepts et de stratégies langagières à leur disposition que les monolingues. »


Le bilinguisme peut-il être amorcé en dehors du cercle familial ?

N. A. : Oui, mais tout est question de dosage. Un enfant dont les parents ne parlent pas français et qui est gardé dans une crèche francophone entend finalement beaucoup parler français. À nuancer cependant : sa langue dominante sera celle à laquelle il sera le plus exposé de manière qualitative (« comment » on lui parle) et quantitative (« combien » on lui parle). L’exposition à une langue ne se limite pas à entendre des mots. Cela implique aussi de s’adresser à l’enfant, de rebondir sur ce qu’il babille, etc. Ce sont ces interactions sociales qui vont booster l’apprentissage.

Le bilinguisme a-t-il des bénéfices sur le développement d’un enfant ?

N. A. : Un enfant qui connaît deux langues aura plus de facilités pour apprendre, plus tard, une troisième, voire une quatrième langue. Car le bilinguisme développe des stratégies d’apprentissage. Des recherches ont également montré des effets sur le développement cognitif, notamment la flexibilité mentale. Les bilingues seraient capables de s’adapter plus rapidement dans un environnement où les règles changent, par exemple. Certaines recherches ont aussi montré que les bilingues comprennent mieux les intentions des autres, car ils sont plus souvent confrontés à des contextes d’ambiguïté. Par exemple, quand un mot n’existe pas dans une langue, ils s’adaptent, devinent, cherchent toujours plus d’informations.

Y a-t-il des effets négatifs ?

N. A. : Non, le cerveau est capable d’apprendre plusieurs langues en même temps ! En revanche, il faut éviter de mélanger les deux langues dans une même phrase ou de déstructurer les phrases, car cela est déstabilisant pour les enfants en pleine acquisition. Parfois, les parents s’inquiètent quand ils sont de nationalités différentes et que, par exemple, ils utilisent l’anglais entre eux et vivent dans un autre pays que le leur. Il n’y a pas d’inquiétude à avoir. Parler plusieurs langues à la maison est une grande chance pour les enfants. L’important étant d’arriver à garder toute la complexité et la richesse de chacune.

Propos recueillis par Isabelle Pouyllau


Nawal Abboub neuroscientifiqueNawal Abboub est docteure en neurosciences cognitives et spécialiste du cerveau des bébés.

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Photos : © Adobe Stock et photo personnelle Nawal Abboub.

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