Être bébé au Sénégal

En juillet, Picoti vous invite au voyage ! Avec ce dossier, «.Être bébé au Sénégal.», la rédaction inaugure une série d’interviews consacrées à la petite enfance sous d’autres horizons. Car qu’y a-t-il de plus enrichissant que de découvrir comment vivent les bébés dans d’autres pays, sur d’autres continents ? Pour ouvrir le bal, Idrissa Ba, pédospychiatre au Sénégal, nous parle des tout-petits de son pays et de leur place au sein d’une société en pleine mutation, entre modernité et traditions.

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Comment considère-t-on le bébé dans la société sénégalaise?

Idrissa Ba : Comme une récompense ou un don de Dieu, avec ses mystères et ses paradoxes. En effet, selon les croyances sénégalaises, le bébé est à la fois petit (par sa condition d’inachevé et sa dépendance  absolue à l’égard de l’adulte) et grand, parce qu’il est considéré comme la réincarnation d’un ancêtre. Il vient du monde des esprits et, après sa naissance, les parents, et plus particulièrement la mère, doivent le réinscrire dans le monde des humains. Traditionnellement, cela se fait à travers différentes étapes rituelles.

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Quels sont ces rituels ?

I. B. : Malgré les mutations profondes qui traversent nos sociétés actuelles (modernité, urbanisation, mondialisation, etc.), certains rituels persistent, même s’ils ont perdu de leur signification et de leur valeur.

  • Avant la première mise au sein, le bébé absorbe, goutte par goutte, une boisson spirituelle confectionnée par le marabout ou le guérisseur du village.
  • L’attribution du prénom se fait avant le sacrifice du mouton. Le prénom est choisi en référence aux grands-parents, à une tante paternelle ou une personne préférée du père. L’homonyme est choisi judicieusement parce que, selon les croyances sénégalaises, l’enfant hérite de sept traits de caractère de celui dont il porte le prénom.
  • Le premier portage au dos se fait au huitième jour du bébé ou lors de la chute de son cordon ombilical, par une jeune fille qui va ainsi, elle aussi, transmettre son caractère au nouveau-né. Elle fait le tour du pâté de maisons en ramassant sept brindilles, afin de garantir à l’enfant santé mentale et intelligence. Le bébé doit rester sur le dos de la jeune fille jusqu’à la tombée complète de la nuit, pour lui éviter de développer une peur du noir.
  • Le sevrage, vers 3 ou 4 ans, obéit également à un rituel, réalisé par le marabout ou le guérisseur. L’officiant récite des versets du Coran ou des formules magiques, sur des galettes de mil ou du pain. L’enfant consomme cette nourriture spécifique pendant une journée, pour qu’il se détourne du sein maternel.

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Accouchement et premier bain

Pour faciliter l’accouchement, la mère sénégalaise se débarrasse des gris-gris et amulettes portés tout au long de sa grossesse. Son entourage féminin lui prodigue des massages et lui prépare des boissons naturelles à base de bissap (hibiscus), de kel (plante gluante) et de dattes. Au Sénégal, plus de 40 % des femmes accouchent à domicile. Elles peuvent être assistées par des accoucheuses traditionnelles, appelées « mères des accouchées ». Après la naissance, la mère et l’enfant se remettent de cette épreuve par un long repos et des traitements spéciaux. Par exemple, on donne au bébé un bain rituel en trois phases : le premier bain se fait à l’eau tiède, le deuxième avec du savon et le troisième avec un bijou en or, un en argent et du mil immergés. Cela doit garantir à l’enfant une longue vie, la santé et la prospérité.


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Comment s’organise la famille sénégalaise, autour du tout-petit ?

I. B. : La mère joue un rôle capital auprès de son bébé, avec lequel elle a une relation presque exclusive pendant les premières années. Elle le nourrit, le soigne, l’apaise, le console. Elle le porte sur son dos ou dans ses bras une grande partie de la journée. Elle lui apprend à sourire, à jouer, à s’asseoir, à marcher et à parler. Le tout-petit se détache progressivement de sa mère, au fur et à mesure de ses différentes acquisitions. C’est d’ailleurs pour cela qu’en milieu africain l’âge de l’enfant est moins évalué en mois et en années que par son acquisition de la position assise, de la marche, du langage, de la propreté, etc. Le père incarne l’autorité mais, en général, son implication effective dans l’éducation de l’enfant se conçoit seulement à partir de sa troisième ou quatrième année (après le sevrage). C’est lui qui, par son travail, assure le plus souvent les moyens matériels de la famille sénégalaise. Il est respecté et obéi sans discussion et en toutes circonstances. Son autorité est, en principe, quasi absolue. Elle s’impose à l’enfant au moins jusqu’à l’adolescence.


Les avantages de porter bébé

Les mamans africaines portent leurs tout-petits contre elles une grande partie de la journée. Cette promiscuité corporelle rassure le bébé et lui donne un sentiment de sécurité. Bercé par les mouvements de l’adulte, le bébé porté sur le dos, dans une étoffe, pleure peu et dort près de 80 % du temps. Ce type de portage, offrant à l’enfant la possibilité de suivre son parent dans ses activités quotidiennes, l’incite à découvrir son environnement, lui permet d’apprendre du vocabulaire et facilite sa socialisation. Grâce au mouvement, il stimule aussi son système nerveux, ce qui booste son développement psychomoteur et lui permet, souvent, un apprentissage précoce de la marche. 


Quel rôle joue la communauté dans l’éducation de l’enfant ?

I. B. : Dans la société traditionnelle africaine, l’enfant est non seulement l’enfant de ses parents mais aussi celui de la communauté. L’entourage (les adultes de la famille ou du village) peut aider les parents dans leurs tâches. Il a un droit de regard et exerce un certain contrôle social. Il peut surveiller l’enfant et le défendre contre toute dérive des adultes. Les grands-parents, par exemple, « atténuent » parfois certains comportements sévères des parents. Les aînés peuvent également éduquer l’enfant, par exemple par le biais de contes ou de proverbes transmis oralement et servant à partager une leçon, une expérience ou un conseil de sagesse. Mais aujourd’hui, du fait de la nucléarisation des familles, certains parents sénégalais ont recours à d’autres substituts : nounous, crèches ainsi que les « cases des tout-petits » (équivalents de l’école maternelle, à partir de 2 ans), symboles d’une attention grandissante des autorités sénégalaises accordée, depuis les années 2000, à la petite enfance et à son éducation.

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Idrissa Ba est pédopsychiatre addictologue, coordonnateur technique du Centre de prise en charge intégrée des addictions de Dakar (CEPIAD) au Centre hospitalier national universitaire de Fann, au Sénégal. Il est l’auteur de nombreux articles concernant la petite enfance en Afrique (notamment « Comment penser l’enfance ici et ailleurs ? Faut-il vraiment tout un village pour élever un enfant ? », Idrissa Ba et al., dans la revue Spirale n° 79).

 


Dossier réalisé par Elise Rengot.

Illustration : © Laurent Simon.

Publié le

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