Les livres et les bébés

Qu’apporte le livre à un jeune enfant ?

Jocelyne Guégano : Le livre est, avec le jeu, l’un des meilleurs supports que l’on puisse trouver pour avoir des interactions avec son enfant. Contrairement au dessin animé, le livre va au rythme que l’on souhaite. Le parent maîtrise le flux d’informations qu’il donne à l’enfant. Dans le livre, il y a à la fois la voix de l’adulte, l’objet que l’enfant touche, et la page qu’il tourne. La proximité induite par le livre est essentielle dans la construction de l’enfant et dans la richesse des relations parents-enfants. Le rôle primordial du livre est également d’inscrire l’enfant dans la culture. Je dirais même que le livre met l’enfant au monde une seconde fois, car il le fait entrer dans la société. Par le récit, l’enfant met des mots sur ses propres émotions. Il découvre également que l’autre, le héros de l’histoire, a aussi des sentiments et des émotions. C’est un premier pas vers l’acceptation d’autrui car les sentiments prêtés à un personnage vont se rencontrer dans la vie réelle. L’enfant peut comparer, projeter, et ainsi devenir attentif aux autres et au monde qui l’entoure.

Est-il utile de lire des histoires à des enfants de moins de 3 ans ?

J. G. : Nous voyons arriver en petite section de maternelle des enfants qui n’ont jamais eu accès aux livres, par manque de moyens ou parce que le livre n’est pas ancré dans la culture familiale. Ces enfants ont un manque de vocabulaire important. On estime qu’à 3 ans un enfant de milieu défavorisé a environ cinq cents mots à sa disposition quand un enfant venant d’un milieu favorisé en a le double. Entrer dans le livre, c’est démultiplier l’usage des mots, la structure des phrases, la construction d’histoires. L’ouverture aux autres manque aussi pour ces enfants qui n’ont pas « rencontré » l’autre par les histoires. Ils vont devoir tout apprendre : le langage, la vie collective, le rapport aux autres et aux choses. L’enseignant se retrouve ainsi avec de grandes disparités entre les enfants. Quand certains peuvent commencer des apprentissages plus complexes, d’autres en sont aux prémices. Bien sûr, l’école est là pour gommer ces disparités. L’enseignant va amener l’enfant vers le livre chaque jour avec des lectures « offertes », c’est-à-dire un moment de lecture « pour le plaisir », et aussi des lectures plus centrées sur l’apprentissage de notion et de vocabulaire. Grâce aux BCD (bibliothèques présentes dans chaque école depuis les années 1980), l’enfant peut aussi emporter le livre chez lui et le faire ainsi entrer dans son milieu familial. Et pourquoi pas devenir l’incitateur de la lecture ?

Quels livres peut-on lire à un bébé ?

J. G. : Tous ! Dans un premier temps, l’imagier (ou livre d’images) est un outil précieux, car il permet de pointer du doigt et d’attirer l’attention de l’enfant. Il permet aussi d’enrichir son vocabulaire, de revenir sur du vécu, de mettre des mots sur les choses. L’imagier incite l’enfant à être curieux. Il permet également de faire des relations entre les choses et, pour l’enfant, c’est une toute première forme de pensée. Ensuite, l’album (ou livre d’histoire) va donner une forme à la vie quotidienne de l’enfant : c’est mettre des mots sur ce qui lui arrive. Et aussi un sens : c’est transformer sa vie en expérience. En quelque sorte, les histoires rendent les enfants acteurs de la vie. Les éditeurs proposent de plus en plus de petites histoires tout à fait adaptées aux bébés. Le rôle du parent est de proposer, l’enfant choisira. Certains s’orienteront plus tard vers les documentaires, d’autres vers les récits, dans lesquels ils apprécient la poésie des mots. Et si l’enfant ne jure que par un type d’histoire ou que par un seul héros, il faut respecter ce choix malgré nos éventuelles réticences sur la faiblesse du message ou la qualité des illustrations du livre en question. Tous les lecteurs sont différents, l’important est que le livre apporte du plaisir à l’enfant.

Quand et comment lire une histoire ?

J. G. : Cela va dépendre de la disponibilité de chacun. Il est vrai que l’histoire du soir est en général un moment très apprécié car le tout-petit se laisse bercer par les mots de son papa ou de sa maman. C’est un moment de tendresse et de retour au calme après l’agitation de la journée. Mais je voudrais insister sur le fait que, comme il n’y a pas de « mauvais » livre, il n’y a pas non plus de mauvaise façon de lire. Certains parents sont un peu inhibés face au livre. Ils ne savent pas comment faire : vais-je savoir mettre le ton ? Vais-je intéresser mon enfant ? Vais-je me ridiculiser ? Il faut sortir de tout cela. Au contraire, il faut se lancer et se laisser porter par le texte et le raconter à sa façon et avec sa personnalité. Certains parents feront des imitations, chanteront, mimeront, d’autres auront une lecture beaucoup plus calme et contrôlé. Mais il n’est jamais neutre pour un enfant d’entendre la voix de son parent raconter une histoire. C’est cela, la magie du livre !

Propos recueillis par Émilie Bélard.

 

Chaque mois, l’équipe de Picoti va à la crèche pour lire des histoires ou faire des jeux avec les tout-petits. Un bon moyen de savoir ce qui leur plaît ou ce qui leur plaît moins ! Ce dossier est illustré par les photos de ces ateliers . Merci au personnel et aux enfants du Nid des cigogneaux, à Toulouse, pour leur accueil.

Jocelyne Guégano est conseillère pédagogique chargée de mission sur l’école maternelle. Elle a créé l’association La Cosse de petits pois , qui propose une réflexion et des formations sur le livre pour le personnel des crèches, des bibliothèques, et les enseignants.

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