Le complexe d’Œdipe

Le complexe d’Œdipe, c’est quoi au juste ?

Harry Ifergan : Le complexe d’Œdipe est l’une des phases du développement psychologique de l’enfant. Il se produit entre 3 et 6-7 ans, ou parfois plus tardivement, entre 4 et 8 ans. On parle de complexe, dans le sens de conflit, parce qu’il y a rencontre
entre désir et interdit. Je distingue trois étapes. D’abord l’étape pré-œdipienne : vers 2 ans, l’enfant se rapproche du parent du même sexe. Un petit garçon va demander que ce soit son papa qui s’occupe de lui. La petite fille séduit sa maman et fait « amie-amie » avec elle. C’est d’ailleurs plus évident chez les filles. Cette étape est diplomatique et intéressée : en témoignant ainsi son affection, l’enfant s’assure l’attachement de son
père ou de sa mère pour mieux se permettre ensuite de convoiter l’autre parent. Ce pré-Œdipe dure de six mois à un an. Puis, à partir de 3 ans environ, l’enfant se met à aimer tendrement le parent de sexe opposé. Par exemple, le petit garçon colle sa maman, l’embrasse sur la joue, puis glisse vers la bouche, essaie de toucher ses seins… Il a des paroles câlines : « Maman, tu es belle, tu es gentille ». D’une certaine façon, il imite Papa. La petite fille aime se blottir contre son père, lui faire des bisous, toucher sa barbe… Elle aura tendance à exhiber son corps devant lui. Les enfants en plein Œdipe cherchent parfois aussi à dormir dans le lit des parents. Enfin, troisième étape, dans sa tentative de séduction du père ou de la mère, l’enfant essaie d’éloi-gner le parent du même sexe, à
présent perçu comme rival
. Il est tendre et affectueux avec l’un mais agressif et en opposition avec l’autre. La petite fille pourra avoir des phrases assassines : « Maman, t’es moche ». Alors que chez le petit garçon l’agressivité va prendre en général une forme plus physique : taper le père.

À quoi sert cette phase œdipienne ?

  1. I. : Comme chaque phase du développement psychologique, elle est très importante. L’enfant doit la traverser pour accéder à la suivante. Elle lui permet d’assimiler l’interdit de l’inceste, à la base de l’organisation de nos sociétés. L’enfant comprend qu’il ne peut pas être l’amoureux de sa maman/son papa. Cette compréhension, inévitablement, va le pousser à s’intéresser à d’autres. La deuxième function du complexe d’Œdipe est que l’enfant intègre bien – pour l’avoir vu à la maison et ailleurs – qu’un homme et une femme qui s’aiment ont des enfants ensemble. Alors, plus tard, il voudra faire la même chose et donc déjà se positionner en tant que garçon ou fille : comme Papa qui est avec une femme ou, Maman, avec un homme. L’enfant imite en fait ce modèle. La petite fille, par exemple, s’identifiera à sa mère et voudra être avec son papa (l’homme le plus beau et le plus merveilleux qu’elle connaisse !). Le complexe d’Œdipe mène donc l’enfant à se déterminer dans son identité sexuelle.

Se produit-il chez tous les enfants ?

  1. I. : Chez certains enfants, il est très manifeste. Chez d’autres, au contraire, il ne se voit pas et ne s’entend pas, mais il a bien lieu, en sourdine, dans la tête de l’enfant. Soit celui-ci ressent bien cet attachement particulier pour le parent de sexe opposé mais ne le montre pas, soit cela se passe inconsciemment, donc à l’insu même de l’enfant. Mais ce n’est pas parce qu’un enfant ne semble pas avoir traversé cette phase du complexe d’Œdipe que sa vie sentimentale va en être affectée pour autant. Pas d’inquiétude ! Dans certains cas toutefois, l’enfant peut s’interdire d’exprimer son Œdipe : par exemple dans une famille où il se forme un interdit lié à une pudeur extrême, ou lorsque les frères et sœurs ont développé un gros Œdipe que l’enfant ne veut justement pas reproduire.

Comment les parents doivent-ils réagir ?

  1. I. : La réponse des parents au complexe d’Œdipe de leur enfant est très importante. Un père qui fait preuve de rigidité et d’incompréhension face aux tentatives de séduction de sa fille risque de la vexer. Face au rejet de son père, elle aura d’ailleurs tendance à faire du forcing. Et si cette attitude persiste trop, elle pourrait reproduire, à l’adolescence et à l’âge adulte, le fait de « courir après l’homme qui ne me regarde pas ». À l’inverse, le parent qui entre trop dans le jeu de son enfant entretient l’illusion et encourage l’éloignement du parent « rival ». La réponse adéquate semble être : « Moi aussi, je t’aime, beaucoup. Mais je t’aime comme mon enfant et pas comme mon mari. Mon amoureux, c’est ton papa. Et puis un papa ou une maman ne peut pas se marier avec son enfant, c’est interdit. Tu en connais, des enfants mariés à leur parent ? ». Il faut remettre l’enfant à sa place d’enfant, délicatement, avec des mots doux et affectueux. Attention donc à ne pas se laisser charmer par « les avances » des tout-petits, parfois craquantes. Car la manière dont se termine un complexe d’Œdipe, vers 6-7 ans, est essentielle. Lorsqu’il est mal organisé dans l’enfance, il peut laisser des traces inconscientes et perturber la relation avec l’être aimé, à l’âge adulte (l’une des raisons inconscientes de bien des séparations).

Et s’il n’y a pas un papa et une maman à la maison ?

  1. I. : Dans le cas d’une séparation, l’enfant risque de se sentir culpabilisé par le départ du parent. Le petit garçon peut penser : « Je voulais ma maman pour moi tout seul, et voilà que mes parents se séparent et que Papa part vraiment ». L’Œdipe est souvent source de culpabilité. Car, malgré son désir d’avoir Maman pour lui, l’enfant sait et sent qu’il ne faut pas qu’il aime trop sa mère. Et il aime bien sûr son père ! Il vaut donc mieux s’assurer que l’enfant ne culpabilise pas trop. Dans une famille homoparentale, la fillette ne pourra développer de séduction envers le parent de sexe opposé si elle vit avec deux femmes. Idem pour le garçon qui vit avec deux hommes. On pourrait se demander que devient ce temps de la rivalité naturelle envers le parent de même sexe ? Mais aussi, comment un enfant doit comprendre le modèle traditionnel différent du sien : un homme et une femme ont ensemble des enfants ? Notons, toutefois, que si ces questions délicates se poseront un jour ou l’autre (ou pas), elles feront partie du lot de toutes ces interrogations importantes qui émergent dans toutes les familles, pourvu qu’on veuille les « entendre » (séparation et divorce parental, adoption, ou simplement angoisse qu’a tout enfant d’être abandonné, etc.). Il revient donc aux parents d’y répondre intelligemment avec les mots que l’enfant pourra comprendre à son âge. Une famille monoparentale ou homoparentale aura à cœur d’offrir à l’enfant un référent de l’autre sexe. Pour un petit garçon, le modèle masculin pourra être le parrain, un ami très proche, un oncle, le grand-père… Et cette figure devra être régulière et bien présente pour l’enfant en tant que tuteur, confident et adulte référent avec qui il partagera des activités.
Propos recueillis par Astrid Dumontet

 

 

Qui est Œdipe ?

Œdipe est un héros de la mythologie grecque qui a grandi loin de ses parents. Adulte,
lors d’un voyage, il tue son père, puis « épouse » sa mère, sans savoir qu’il s’agit de ses parents. La psychanalyse, Freud en particulier, s’est inspirée de ce mythe pour désigner un moment, chez l’enfant, axé sur les deux parents.

Harry Ifergan est psychologue et psychanalyste, spécialiste de la psychologie de l’enfant. Une nouvelle édition de son ouvrage Mieux comprendre votre enfant paraît ce mois-ci dans la collection « Family », chez Marabout (7,99 €).

Publié le